"L'ange noir des nuits blanches" par Louis-Jean Calvet


Les fées s'étaient penchées sur son berceau.
Son père, Cabu, est un dessinateur célèbre. Sa mère Isabelle, est la cofondatrice, il ya bien vingt ans, du premier mensuel écologiste français, La gueule ouverte , et elle continue avec tenacité à être de tous les combats.
Mais les fées ne suffisent pas toujours à faire le printemps.
La drogue, les piqûres, le sida.
Mano Solo se retrouve face à son destin: la mort programmée, certaine, attendue.

Face à cette fin annoncée, Mano Solo prend sa guitare, écrit, chante, comme pour faire un bras d'honneur à la mort.
Ses textes sont d'une force, d'une violence corrosive qui rappelle un peu le grand Léo Ferré, celui des diques inspirés.
Ses musiques puisent à toutes les sources, à toutes les inspirations.
Il aime le jazz, la musique tsigane, le rock n'roll, Charles Trenet, Tom Waits, et Oum Khalsoum, et ce programme éclectique se retrouve dans ses compositions, non pas collage mais re-création : il prend son élan sur ses influences pour rebondir ailleurs.
On peut d'ailleurs songer en l'écoutant, et beaucoup ont fait ce rapprochement, à Edith Piaf, Piaf dont Ferré disait qu'elle aurait pu chanter l'annuaire du téléphone et rester émouvante.
Une formule, bien sûr, mais qui à l'avantage de mettre l'accent sur cette énorme émotion que cette petite femme maigre, vêtue de noir, pouvait dégager.
Mano Solo dégage le même type de passion. Cela a donné, successivement, deux disques, "La marmaille nue", puis "Les années sombres", deux disques qui ont propulsé un quas-inconnu sous les feux de l'actualité.
Non pas pour des raisons morbides (on peut imaginer le voyeurisme du public pour "le-chanteur-qui-a-le-sida") mais parce qu'il y a dans ces faces l'expression d'une révolte salutaire, d'un talent inédit, rare dans la chanson française.

On dit que l'aigle est le seul oiseau qui puisse regarder le soleil en face.
On dit aussi que d'autres s'y sont brûlés.
Souvenez-vous d'Icare, le fils de Dédale qui, pour échapper au labyrinthe de Minos, utilisa des ailes artificielles, mais qui s'approcha si près du soleil que la cire qui tenait les plumes fondit.
Icare s'écrasa dans la mer, la mer d'Icarie justement...
Mano Solo, lui, il n'a rien à perdre, il est déjà cuit.
Face au soleil, d'égal à égal, il joue avec les mots, avec la vie, avec la mort, pour aller plus vite qu'elle et la battre à la course.
Et le résultat est splendide.

Il est difficile d'exprimer en quelques phrases la grande et magistrale gifle qu'il nous assène.
Comment dire la noirceur et la lumière mèlées, la fureur et l'ennui?
A propos d'ennui, Mano Solo a aussi exposé, sous le nom de Boredom, des toiles, avant de quitter la peinture pour la musique...
Les toiles, il n'en a plus, toutes vendues ou données.
Il jette de la même façon ses chansons à tous vent.
Ne manquez pas de les attraper au vol.


Article dans "Le français dans le monde", janvier 1996